Medio tutissimus ibis
prix MAIF pour la sculpture 2013

Bronze
85 x 100 x 85 cm


Medio tutissimus ibis, dont le titre est tiré d’une phrase d’Ovide, se présente comme une
sculpture de régime à la gloire d'un « parti de l'extrême milieu » imaginé par le Président Vertut. Si son titre fait référence à l’empire romain, son dessin épuré évoque, par sa majesté et son application géométrique à reproduire la nature, une certaine imagerie propre aux différents régimes totalitaires du XXe siècle. En tournant en dérision des notions récurrentes dans le discours médiatique telles que la «modernité liquide» ou les «sociétés maternelles», cette sculpture dresse par l'allégorie un portrait préoccupant d'une société contemporaine protectrice à l'extrême.

La MAIF offre au lauréat la fonte d’un exemplaire de son œuvre en bronze et le moule réalisé à cette occasion, tandis qu’elle conserve un second exemplaire qui sera exposé dans différents lieux.

Les cuivres de la Symphonie n°5 d’Anton Bruckner tonnent. L'ampleur du post-romantisme autrichien vous assomme. Président Vertut, nouvel Auguste, fait son entrée. La valse wagnérienne des Maîtres chanteurs de Nuremberg vous emporte tournoyer autour de chaque ronds-points – grand œuvre de La République du Président Vertut, urbaniste de la fluidification liquide – où trône au milieu de chacun d’eux cette moule de bronze. Le naturalisme monumental des totalitarismes célébrait l’homme nouveau par des corps masculins musculeux. Celui du Président Vertut, similaire dans la patine et le traitement, célébrerait-il la femme nouvelle ? Si le bronze symbolise la force militaire, la coquille, évoquant les eaux où elle se forme, participe du symbolisme de la fécondité propre à l’eau. Le régime politique de « l’extrême milieu », dogme du Président Vertut, serait matriarcal ? Le totalitarisme du consensus mou aurait pour égérie la femme ? « La femme avenir de l’homme ». « Un monde gouverné par les femmes serait un monde doux et apaisé ». A l’instar de ces déclarations qui perpétuent les mêmes clichés et renvoient les femmes aux mêmes statuts, le parti de « l’extrême milieu » assoit encore plus la nature phallocratique de notre société en prétendant prendre le contrepied du patriarcat. En écho à une forme de naturalisme dans la prescription sociale concernant la maternité que constate Elisabeth Badinter dans Le Conflit, La République du Président Vertut offre peut-être un miroir au retour à l’ordre moral actuel qui pose la mère comme priorité. Tout régime, a fortiori totalitaire, a besoin de mythes fondateurs. Le régime artistique du Président Vertut prend ses sources dans l’art minimal. Si formellement la référence à la sculpture des années 1960 est moins évidente dans Medio tutissimus ibis, les icônes de l’art minimal peuplent les œuvres antérieures de Matthieu Vertut, de The big roast – où un cube de viande est le sujet d’une vidéo de 2008 – à Sans titre, (j’ai travaillé dans un bar à champagne) – monolithe rectangulaire de béton dont dépasse une paire de pieds réalisé en 2011. Matthieu voit dans le cube des œuvres de Robert Morris et Donald Judd une évocation virile. La moule est en quelque sorte son pendant naturel. La phrase des Métamorphoses d’Ovide qui donne son titre à l’œuvre : « inter utrumque tene, medio tutissimus ibis », signifie : « reste entre les deux, au milieu tu seras en sûreté ». Cette allégorie maternelle de la protection est-elle une critique de nos sociétés contemporaines où la tentation populiste du repli sur soi s’exprime de plus en plus ou bien est-ce une vision fantasmée de la femme ? En dehors des Métamorphoses, Ovide se distingue de ses contemporains par son goût pour le thème « érotique ». Face à une telle œuvre difficile d’en faire abstraction… La double lecture et l’ambivalence s’appliquent à tous les niveaux de l’œuvre selon que l’on adopte le point de vue du Président Vertut ou celui de Matthieu. Le Président est-il un personnage soumis à Matthieu, ou bien le chef véritable de ce régime totalitaire dans lequel nécessairement, par absence de liberté créatrice, l’artiste est soumis au pouvoir du dictateur ? Entre critique et apologie, le doute subsiste.

Etienne Gatti