Président Vertut
par Etienne Gatti, catalogue du 58ème Salon de Montrouge

11 juillet 2011, pont du Mont-Blanc, Genève, une succession de drapeaux CHOOSE ME présente un homme providentiel. Ce leader d’exception n’est autre que l’artiste-chef d’entreprises-politicien Président Vertut qui, comme tout artiste, érige en programme sa personne et n’est manifestement pas un mec bien… Le consensus mou et la célébrité sont les fondements de la Torpeur/Terreur du régime politique de l’extrême milieu. Dans ce fascisme postmoderne, les écrits de Greenberg appelant les artistes à préserver leurs oeuvres de la dégradation esthétique, de l’avilissement politique et moral et du capitalisme de masse, n’ont plus cours.

Le récit de Grey Matters emprunte autant au re-enactment artistique qu’à l’uchronie mais dans une structure narrative particulière. En effet, toute narration entraîne la présence de personnages saisis dans une situation dramatisée dans un lieu et à un moment précis. Elle induit surtout une instance narrative qui organise le point de vue. Président Vertut – « narrateur actorialisé » (1) – est l’instance narrative qui règne en maître sur cet univers, mais il se trouve être lui-même le produit d’une instance narrative supérieure : Matthieu. Ainsi se crée un réseau narratif complexe où réalité, fiction et différents niveaux de récit s’entrechoquent. Le Global Average Grey, personnage à part entière, est à la fois une vraie fiction et une vraie couleur, mélange de blanc, de noir, de jaune et de rouge ; il joue d’ailleurs de ce paradoxe car il cache en son sein les éléments nécessaires à la rébellion contre le système dont il est à la fois le fruit et le modèle accompli. Le GAG, couleur intradiégétique et élément perturbateur du récit, s’échappe de la narration pour contaminer le réel. Réciproquement, les oeuvres de Matthieu s’avèrent être des personnages de cet univers narratif. Sans titre, (j’ai travaillé dans un bar à champagne), joute à son contenu autobiographique un film sémantique supplémentaire et endosse le rôle de la sculpture « en pieds » d’un régime totalitaire ubuesque. Le rectangle de béton inquiétant qui compose l’oeuvre tisse quant à lui des liens avec Donald Judd et Robert Morris. Entre hommage, appropriation et assimilation culturelle, les icônes de l’art minimal sont ici les personnages et les effets stylistiques d’un nouveau récit artistique sans cesse réinventé. Comme dans un jeu de construction sémiotique enfantin où les éléments sont emboîtés, Matthieu Vertut génère un langage plastique dont il est le seul grammairien.

Grâce à Barthes, nous savons que l’auteur est mort et qu’il « ne peut qu’imiter un geste toujours antérieur, jamais originel » (2). Toutefois, dans ce dispositif narratif, l’auteur est starisé à moins, bien sûr, que le Président Vertut ne finisse bel et bien par mourir ou par disparaître dans d’étranges circonstances…


(1) Thierry Groensteen, Système de la bande dessinée, 2011.
(2) Roland Barthes, La mort de l’auteur, dans Le bruissement de la langue.
Essais critiques IV, 1984

 

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